Cadeaux surprises pour Judith Suminwa Tuluka : décryptage d'un message caché
Le 11 avril dernier, personne n'a eu besoin de prendre la parole. Pas pour l'essentiel, du moins.
Les discours avaient été beaux, les témoignages sincères. Mais c'est au moment précis où ces mains se sont tendues — portant une tapisserie et une banquette — que quelque chose d'irréductible s'est produit dans le chapiteau de la Primature. Du raphia arraché aux palmiers du Kongo Central. 6 semaines de travail à mains nues.
Un tissu Kuba sorti des métiers à tisser de Mweka, dans le Kasaï profond, sublimé par une designer congolaise qui expose à Paris. Aucun logo étranger. Aucune marque importée. Aucune déférence vers l'ailleurs.
Juste le Congo, dans toute sa densité, sa patience, son génie silencieux.
Ce que le raphia dit quand il parle
Plus de 700 femmes avaient convergé vers la Primature pour clôturer le mois des droits des femmes. La Première Ministre Judith Suminwa avait été nette, tranchante, juste : « Sans les femmes, l'État n'avance pas. » Des mots forts. Mais ce jour-là, c'est la réponse silencieuse des femmes qui a volé la scène.
Les ateliers Kilubukila, fondés par Jess Kilubukila, designer textile revenu au pays avec une obsession, réconcilier le geste ancestral et le regard contemporain, ont fourni la tapisserie. Dans l'ancien Royaume Kongo, l'étoffe de raphia n'était pas un tissu. C'était de la monnaie. Mbongo en kikongo, le mot qui désigne encore aujourd'hui l'argent et la richesse. Ce que ces femmes ont déposé entre les mains de la cheffe de gouvernement, c'est donc, au sens le plus littéral, de la valeur congolaise. Touchez ce raphia : la fibre est à la fois rugueuse et soyeuse, rebelle et disciplinée. Elle résiste, puis elle cède, puis elle tient. Comme ce pays.
De Mweka à Paris, et retour à la Primature
La banquette en tissu Kuba porte la signature d'Omoy Interior Design. Derrière ce nom, Fifi Kikangala, designer kinoise formée en Belgique, revenue avec une seule conviction : les savoir-faire congolais méritent les plus grandes scènes du monde. Sa collection Kuba, tissée par des femmes de Mweka selon des techniques vieilles de quatre siècles, a conquis la Paris Design Week. Les motifs géométriques du tissu Kuba ne sont pas décoratifs, ils sont narratifs. Chaque chevron, chaque ligne brisée porte une mémoire codée que les Kuba transmettent de mère en fille depuis le XVIIe siècle. Des formes que Matisse et Picasso ont admirées sans toujours en connaître la source.
Ce vendredi, cette source coulait dans les salons de la Primature de la République.
Le geste qui change tout
Il faut comprendre ce que cette scène rompt.
Depuis trop longtemps, le cadeau institutionnel voyage dans un seul sens : de l'étranger vers le dirigeant. Ce réflexe n'est pas anodin. Il révèle ce qu'une société pense d'elle-même, ce qu'elle juge digne de représenter le pouvoir. Ce 11 avril, les femmes congolaises ont cassé ce réflexe. Sans décret, sans stratégie nationale, sans budget ministériel dédié. Juste avec la lucidité d'un choix assumé.
Le signal envoyé à tout l'écosystème créatif congolais est immense. Kilubukila sait que ses tapisseries peuvent orner les murs du pouvoir. Omoy sait que ses banquettes peuvent trôner dans ses salons. Et les dizaines d'ateliers, de tisseuses, de designers qui travaillent dans l'ombre savent désormais qu'il existe une voie, tracée non par la théorie, mais par un geste concret, un après-midi d'avril, devant 700 femmes témoins.
En recevant ces présents avec la solennité qu'ils méritaient, Judith Suminwa a signé quelque chose de plus durable qu'un arrêté : une validation symbolique. Et dans un pays où le symbole précède souvent la loi, ce n'est pas rien.
La vraie question
Les Industries Culturelles et Créatives ne sont pas un supplément d'âme. Elles sont une chaîne de valeur complète, du palmier à raphia du Kongo Central jusqu'aux showrooms de Paris, de la tisseuse de Mweka jusqu'à l'acheteur de Genève. Elles créent des emplois que personne ne peut délocaliser, une image-pays qu'aucune campagne de communication ne peut fabriquer aussi authentiquement.
Ce que la Primature a accueilli ce vendredi, c'est la preuve vivante que l'État peut être le premier marché de ses propres artistes.
La vraie question n'est plus si la culture peut être le moteur de l'émergence congolaise. La vraie question est : combien de temps encore attendra-t-on avant de l'inscrire de manière conséquente au budget ?
Est-ce que ce geste inaugural, posé sans fanfare un après-midi d'avril, annonce enfin le renouveau d'une politique publique ambitieuse en faveur des Industries Culturelles et Créatives — ou restera-t-il un beau symbole de plus, admiré le temps d'un discours, puis oublié dans un tiroir de l'administration ? La réponse n'appartient plus aux tisseuses de Mweka. Elle appartient à l'État.
Les mains qui ont tissé cette tapisserie, elles, n'attendent pas. Elles travaillent déjà.
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